Depuis le 2 août 2026, les obligations de transparence de l’article 50 de l’AI Act s’appliquent. Traduction pour votre produit : votre chatbot, votre agent, votre avatar doivent faire savoir à l’utilisateur qu’il parle à une IA, sauf si c’est « évident ». La Commission a même publié ses lignes directrices le 20 juillet, deux semaines avant l’échéance. Et pourtant, je vois encore passer des SaaS dont l’assistant s’appelle « Léa », sourit sur une photo de stock et répond « Je regarde ça pour vous ! ». Le sujet n’est pas juridique. C’est un sujet de design, et la plupart des équipes produit ne l’ont pas encore ouvert.
Ce que dit vraiment le texte (et ce qu’il ne dit pas)
Avant de jouer les prophètes de l’apocalypse réglementaire, remettons les choses à plat. L’article 50 ne met pas tout le monde dans le même sac. D’après la FAQ officielle de la Commission, il distingue deux rôles :
- Le fournisseur, celui qui développe un système d’IA (ou le fait développer) et le met sur le marché sous son propre nom ou sa marque. C’est lui qui doit concevoir le système pour que les gens sachent qu’ils interagissent avec une IA, et marquer les contenus générés dans un format lisible par machine.
- Le déployeur, celui qui utilise un système sous son autorité dans un cadre professionnel. Ses obligations visent les deepfakes, les textes publiés sur des sujets d’intérêt public sans relecture humaine ni contrôle éditorial, et les systèmes de reconnaissance des émotions ou de catégorisation biométrique.
Où se situe votre SaaS qui a branché un LLM et habillé le tout à ses couleurs ? Ça dépend de votre montage, et ce n’est pas à un designer de trancher : faites valider la qualification par votre juriste. Ce que je peux vous dire, c’est que la FAQ précise que l’information doit être donnée « dès le début de la première interaction », de manière « claire et distinguable » et conforme aux exigences d’accessibilité. Clair, distinguable, accessible, au bon moment : relisez ces mots. C’est un brief de designer.
Sur le calendrier, attention aux raccourcis. Le règlement Digital Omnibus (UE) 2026/1744, entré en vigueur le 27 juillet, accorde un sursis jusqu’au 2 décembre 2026, mais uniquement pour le marquage des contenus synthétiques produits par des systèmes déjà sur le marché avant le 2 août. L’obligation d’informer l’utilisateur qu’il parle à une machine, elle, n’a pas de délai de grâce. Et les amendes peuvent grimper jusqu’à 15 millions d’euros ou 3 % du chiffre d’affaires mondial, selon la Commission, avec une proportionnalité prévue pour les PME.
Le piège de l’évidence !
L’exception tient en une phrase : pas besoin d’informer quand c’est évident pour une personne « raisonnablement bien informée, observatrice et avisée », compte tenu du contexte. Beaucoup d’équipes vont s’y engouffrer. « Tout le monde sait que c’est un bot. » Vraiment ?
La Commission indique que cette exception doit être interprétée de manière restrictive. Et c’est là que le design se retourne contre vous. Pendant des années, on a travaillé à rendre les assistants plus humains :
- un prénom rassurant plutôt que « Assistant » ;
- un avatar souriant, parfois une vraie photo ;
- un indicateur « est en train d’écrire… » calqué sur la messagerie entre humains ;
- des formules d’empathie scénarisées (« Je comprends tout à fait votre frustration »).
Mon avis : chacun de ces choix éloigne votre interface de l’évidence. Vous ne pouvez pas passer trois sprints à faire passer votre bot pour Léa du service client, puis plaider devant une autorité qu’il était évident que Léa n’existait pas. Ce n’est pas une lecture juridique ferme, c’est du bon sens de concepteur. L’anthropomorphisme a été un levier de conversion ; il devient un risque de conformité. On retrouve la même mécanique que dans les dark patterns des apps freemium : ce qui optimise le clic à court terme finit par coûter la confiance.
Divulguer avant d’être démasqué
Le 25 septembre, Nielsen Norman Group a publié un article de Taylor Dykes, « When Should You Disclose AI Use? », qui a le mérite de ne pas vendre de conte de fées. La recherche qu’il synthétise dit que la divulgation a un coût possible. Il cite des expériences d’Oliver Schilke et Martin Reimann où les gens faisaient moins confiance à une personne ou une entreprise qui déclarait utiliser l’IA qu’à une qui ne disait rien. Mais la dernière expérience est la plus intéressante : la confiance la plus basse allait à celui dont l’usage de l’IA avait été exposé par un tiers.
« Readers claim they want to see disclosures, yet penalize writers for meeting those expectations. » — NN/g
NN/g appelle ça le paradoxe de la divulgation. Pour un chatbot soumis à l’article 50, le débat « dire ou ne pas dire » est clos : le silence n’est plus une option sérieuse. La seule question qui reste, c’est qui le dira. Vous, proprement, au premier écran ? Ou un utilisateur agacé, capture d’écran à l’appui, sur LinkedIn ?
L’article apporte aussi une nuance précieuse : l’effet de la divulgation varie avec le contexte. Dans des échanges transactionnels, une étude citée ne mesure aucune pénalité, ni dans les notes ni dans le comportement réel. En revanche, les notes d’authenticité chutent surtout pour les écrits interpersonnels et les contenus de marque. Autrement dit : dire « IA » sur un rappel de rendez-vous ne coûte rien. Le coût apparaît quand l’IA remplace ce que l’utilisateur croyait humain : la sincérité, le jugement, la créativité.
L’authenticité, dernier avantage concurrentiel
On est noyés sous l’AI slop : du contenu généré au kilomètre, des réponses lisses, des interfaces qui se ressemblent toutes. Dans ce bruit, je fais un pari assumé : la marque qui dit clairement ce qui est fait par une machine et ce qui est fait par un humain va gagner en crédibilité, pas en perdre. Pas parce que c’est vertueux. Parce que c’est lisible.
L’Europe vous a même mâché une partie du travail. La Commission a publié un jeu d’icônes officielles pour étiqueter les contenus générés par IA (implication de l’IA, contenu entièrement généré, contenu partiellement modifié). Elles visent surtout les deepfakes et les textes d’intérêt public, et leur usage est optionnel, alors que l’obligation d’étiquetage, elle, ne l’est pas. Pour un designer, c’est une matière première : un vocabulaire visuel commun, plutôt qu’une énième étincelle ✨ que personne ne sait décoder.
La vraie différence se jouera dans le détail : le libellé, le placement, la répétition, le lien vers un humain. Exactement le terrain où les produits générés à la volée par l’IA sont les plus faibles, et où le jugement d’un designer fait la différence.
La grille PACED, écran par écran
Le framework de NN/g, PACED, a été pensé pour décider quand divulguer l’usage de l’IA dans un contenu. Je l’applique ici à un SaaS, écran par écran : c’est mon extension, pas la leur. Prenez chaque surface où l’IA intervient (chat d’aide, résumé automatique, e-mail rédigé pour l’utilisateur, onboarding, avatar) et passez-la au crible :
- P – Policy. Quelles règles s’appliquent ? L’AI Act, les politiques des plateformes où votre contenu circule, votre propre charte. Si vous êtes dans le périmètre de l’article 50, la question n’est plus « si », c’est « comment ».
- A – Audience. Qui est en face ? NN/g rapporte que les personnes favorables à la technologie pénalisent moins l’IA divulguée, et que les lecteurs qui se jugent bons rédacteurs baissent davantage leur note quand l’IA est déclarée. Votre public de DAF ne réagira pas comme votre public de devs.
- C – Context. Transactionnel ou relationnel ? Une confirmation de commande n’a pas le même enjeu qu’un message d’accompagnement après un incident.
- E – Expectations. Votre utilisateur s’attend-il à être informé ? Dans votre secteur, la norme est-elle déjà installée ? Si vos concurrents l’affichent et pas vous, votre silence devient suspect.
- D – Degree of AI use. Correction légère ou génération complète ? NN/g note que le contenu généré par IA est plus pénalisé que le contenu simplement édité. Plus l’IA pèse, plus la mention doit être visible.
Pour chaque écran, trois livrables concrets : le libellé (« Assistant IA », pas « Léa »), le placement (au premier message, pas dans les CGU) et la sortie de secours (un accès à un humain quand l’enjeu le justifie). C’est le même réflexe que celui que je défends pour l’illusion du trafic web : séparer clairement l’humain de l’automatique, sinon plus personne ne sait ce qu’il regarde.
« Je suis une IA » est une ligne de copy, pas une clause
Ma position est simple. Si votre transparence IA vit dans les mentions légales, vous avez déjà perdu : juridiquement, c’est probablement insuffisant au regard du « dès la première interaction », et en UX, c’est invisible. La phrase « Je suis une IA » doit être écrite, placée, testée, comme votre meilleur CTA. Elle doit être dite avant qu’on vous la reproche.
Si vous voulez passer votre produit au crible, je propose un audit produit avec un volet transparence IA : écran par écran, chaque point de contact avec l’IA, les libellés, les avatars, les parcours d’escalade vers un humain. Et si vous êtes en train de concevoir votre agent, construisons-le transparent dès le départ plutôt que de le maquiller après coup. Parlons-en sur Manifesto Webdesign.