L’illusion du « Business as Usual »
On va se dire les choses franchement. En 48 ans de vie et quelques décennies à triturer des pixels et des parcours utilisateurs, je n’ai jamais vu un tel niveau de déni collectif. On est en 2026, et l’industrie du design ne subit pas une simple « évolution des outils » comme on a pu le voir avec l’arrivée de Sketch ou de Figma. On vit un changement d’état de la matière.
Aujourd’hui, quand je discute avec des confrères ou que j’accompagne des boîtes sur leur stratégie produit, le constat est là : l’IA générative ne se contente plus de nous aider, elle gère 90 % de la charge de travail qui, il y a deux ans encore, justifiait des équipes entières. Le sentiment d’insécurité n’est pas une vue de l’esprit, c’est une réaction logique à une obsolescence programmée de l’exécution.
Le Choc Psychologique : Une génération sur le carreau
Le premier séisme, il est humain. Et il est brutal. En tant que mentor, je vois passer des designers juniors qui ont les dents longues mais le moral dans les chaussettes. Pourquoi ? Parce que le marché est en train de se purger par le bas.
Le mirage du premier job : Il y a encore peu, le junior était l’investiment d’avenir. On le formait, il gérait les déclinaisons, les icônes, les états de boutons. Aujourd’hui ? Ces tâches sont automatisées avant même que le café soit chaud. J’ai vu des offres de CDI annulées en cascade. Des boîtes qui se disent : « Pourquoi s’emmerder avec un junior qu’il faut encadrer quand un abonnement à Cursor et une API Claude 4 font le job pour 20 balles ? »
Cette situation crée une peur viscérale. Une angoisse qui mène droit au burnout ou, pire, au désinvestissement émotionnel. Les designers ne créent plus, ils valident. Ils ne pensent plus, ils corrigent. Et quand on perd la joie de la conception, on perd son âme de designer. On finit par se demander si on n’est pas juste en train de devenir les « janitors » (concierges) de la donnée synthétique.
Le Discours des Grands Leaders : Entre évangélisation et cynisme
D’un côté, on a des mecs comme Jensen Huang chez NVIDIA. Son discours est rodé : « L’IA, c’est comme l’électricité. Ça va tout automatiser, mais ça créera plus de jobs. » Il cite l’exemple de la radiologie. L’IA analyse les radios mieux que l’humain, donc on a besoin de plus de radiologues pour gérer le flux massif de patients que cette efficacité génère.
Ma lecture de la situation : C’est une vision de macro-économie qui oublie la réalité du terrain. Oui, la demande globale pour le « numérique » augmente. Mais la valeur du « design visuel » s’effondre. Si demain tout le monde peut générer une interface propre en 10 secondes, l’avantage concurrentiel ne sera plus le design, mais la capacité à résoudre des problèmes business réels avec cette interface.
Le problème, c’est que l’école ne nous apprend pas à être des business partners, elle nous apprend à faire de beaux écrans. Et aujourd’hui, faire de beaux écrans, c’est devenu une commodité, comme l’eau courante.
Le Mur d’Infrastructure : Notre dernier rempart ?
Tout le monde panique, mais on oublie souvent les limites physiques de cette révolution. On vit dans un monde de logiciels, mais ces logiciels tournent sur des machines.
Il y a un « mur de silicium » et un « mur énergétique ». Pour que l’IA remplace réellement chaque designer stratégique, il faudrait une puissance de calcul et une consommation électrique que nos infrastructures actuelles ne peuvent pas assumer. On estime qu’il faudra au moins une décennie avant qu’une substitution totale soit techniquement et économiquement viable à l’échelle mondiale.
C’est notre fenêtre de tir. On a 10 ans pour cesser d’être des « faiseurs d’écrans » et redevenir des architectes de systèmes. Si vous passez votre temps à essayer de prompter plus vite que l’IA d’à côté, vous avez déjà perdu.
Vers un Nouveau Modèle : Techno-Féodalisme ou Souveraineté ?
Si l’IA finit par bouffer tout le travail productif, on arrive à une impasse logique du capitalisme. Si plus personne ne bosse, plus personne n’a de salaire. Et s’il n’y a plus de salaires, qui va acheter les produits que vos IA designent ?
On se dirige vers deux scénarios :
- Le Techno-Féodalisme : Une poignée de géants possède les modèles. Nous, designers, on devient des serfs numériques qui louent leur cerveau pour « superviser » leurs outils
- La Propriété Collective : On reprend le contrôle de nos outils. On entraîne nos propres modèles sur notre expertise, notre éthique, notre « patte »
Le futur du design, c’est la souveraineté. C’est refuser d’être un simple utilisateur de Figma ou de Framer pour devenir le propriétaire de ses processus créatifs.
Ne restez pas sur le quai
L’analogie est simple : naviguer dans le design UX en 2026, c’est comme être un capitaine de navire passant de la voile à la vapeur. J’ai adoré la voile. J’ai adoré le temps où on polissait chaque pixel avec amour. Mais le moteur à vapeur est là. Il fait du bruit, il pollue, mais il va dix fois plus vite.
Si vous ne comprenez pas la mécanique du moteur le code, la logique des données, l’architecture système vous resterez à la dérive. Et pendant ce temps, sur le quai, les influenceurs LinkedIn continueront de commenter le vent.
Ignorez-les. Prenez la barre, apprenez à maîtriser la machine, et surtout, n’oubliez jamais pourquoi on fait ce métier : pour l’humain, pas pour le processeur